Vous vous réveillez, et le rêve se dissout déjà. Vous tendez la main vers votre téléphone, ouvrez une application de notes, et fixez un écran vide. Quand vous finissez la première phrase, la moitié est déjà partie. Vous fermez l'application, en vous promettant de faire mieux demain. Demain, vous ne la rouvrez pas.
Ce n'est pas un manque de volonté. C'est un manque de raison. Un journal de rêves qui dure ne repose pas sur la discipline ou sur une meilleure application. Il repose sur une raison d'écrire qui survit au matin. Trois traditions, de trois siècles, en offrent chacune une. La plus ancienne vous rapproche le plus d'une habitude qui tient.
Artémidore : écrivez comme un chercheur sur le terrain
Artémidore de Daldis, un Grec du IIe siècle, a passé sa vie à collectionner les rêves et leurs aboutissements. Son Oneirocritica est le manuel de rêves le plus complet qui nous soit parvenu de l'Antiquité, et c'est l'œuvre d'un empiriste de terrain. Il n'avait pas une clé unique pour les rêves. Il insistait sur le fait que le même rêve signifie des choses différentes pour un marin, un magistrat ou un boulanger, car la signification dépend du métier, du statut, des habitudes et de la santé du rêveur.
C'est la première et la plus utile leçon pour un journal : le rêve importe moins que le rêveur. Un journal qui ne consigne que le rêve, comme s'il s'agissait d'un spécimen de laboratoire, devient une liste d'images que vous ne pouvez pas interpréter. Un journal qui consigne le rêve et qui vous étiez lorsque vous l'avez fait devient quelque chose que vous pouvez réellement utiliser.
Commencez donc par là. Sous la date, écrivez une seule ligne sur votre vie à ce moment-là. Pas une note de thérapie ; une note de terrain. « Le travail est chargé », « disputé avec mon frère », « en voyage encore ». Artémidore l'aurait reconnu. Il savait qu'un rêve de vol signifie une chose pour un prisonnier et une autre pour un politicien. Sans le contexte, le rêve est illisible.
Ensuite, écrivez le rêve comme une séquence d'événements, pas comme une histoire. Ce qui s'est passé, dans l'ordre, sans jugement. Si un navire apparaît, notez-le. Si le navire coule, notez cela. Si vous étiez calme face au naufrage, notez-le aussi. Artémidore consignait les aboutissements, pas les impressions. Le climat émotionnel est aussi pertinent que l'action.
Un rêve n'est pas un message. C'est un enregistrement d'un état, mieux lu par la personne qui a tenu le registre.
C'est l'hypothèse de travail de l'*Oneirocritica*, et c'est une bonne hypothèse pour un journal. Vous ne décodez pas un mystère. Vous collectez des preuves sur votre propre vie, sous une forme que vous pouvez revisiter des semaines plus tard et encore comprendre.
Ibn Sirin : écrivez avec honnêteté, pas avec espoir
La tradition associée à Ibn Sirin, le juriste basrien du VIIe siècle, ajoute une seconde discipline. Elle est prudente, conditionnelle et moralement attentive. Elle soutient que l'interprétation est une analogie, pas une connaissance de l'invisible. Vous ne savez pas ce qu'un rêve signifie ; vous ne pouvez que deviner, et la devinette doit être testée contre la vie du rêveur.
Pour un journal, cela signifie écrire le rêve exactement tel qu'il s'est produit, même lorsque le rêve est gênant, honteux ou effrayant. Un rêve de satisfaction avec un collègue, un rêve violent avec un membre de la famille, un rêve dans lequel vous faites quelque chose que vous ne feriez jamais éveillé. La tentation est de l'adoucir, de ranger l'intrigue, de le rendre plus acceptable. La tradition d'Ibn Sirin ne le permettrait pas. Un rêve est ce qu'il est. La signification, s'il y en a une, dépend des détails que vous êtes tenté de laisser de côté.
Il y a aussi une discipline sur ce que vous n'écrivez pas. La tradition d'Ibn Sirin est explicite : les rêves ne sont pas des prophéties. Un journal qui traite chaque rêve comme un présage deviendra vite une source d'anxiété, et l'anxiété tue une habitude plus vite que l'ennui. Gardez les entrées simples. Plus tard, en cherchant des schémas, vous pourrez demander ce que les images auraient pu signifier dans votre tradition, ou avec votre psychothérapeute, si c'est là que cela mène. Le journal est la matière première, pas le verdict.
Freud : écrivez pour trouver le désir
L'Interprétation des rêves de Sigmund Freud paraît en 1900 et offre une troisième raison d'écrire. Pour Freud, un rêve est un désir déguisé, un désir que l'esprit éveillé ne peut pas reconnaître directement. Le contenu manifeste, ce que vous vous rappelez, cache le contenu latent, le désir réel. Le travail d'interprétation consiste à défaire le déguisement.
Cela donne au journal un travail précis. Vous ne vous contentez pas de consigner un rêve ; vous consignez une énigme. Freud soutenait que la machinerie du rêve, la condensation et le déplacement, transforme un désir interdit en images acceptables. Un désir de pouvoir peut apparaître comme un escalier. Un désir pour une personne peut apparaître comme une autre personne qui lui ressemble.
Pour un journal qui survit, c'est un cadre utile. Cela transforme l'enregistrement du matin en petit jeu de détective. De quoi cela pourrait-il parler ? Pas ce que cela signifie dans un dictionnaire, mais qu'ai-je pu vouloir, que je ne pouvais pas vouloir directement ? Parfois la réponse vient tout de suite. Souvent, elle ne vient pas. C'est très bien. Le journal garde la question vivante.
Freud n'est pas le dernier mot. La science moderne du sommeil a compliqué son récit, et les chercheurs ne sont toujours pas d'accord sur la part de sa machinerie spécifique qui tient. Mais il a raison de dire qu'un rêve n'est pas un tir aléatoire de neurones. C'est un produit d'un esprit, et un esprit avec des désirs. Un journal qui cherche le désir est un journal avec un but.
Pourquoi les trois prismes font tenir l'habitude
Chaque tradition vous donne une raison de continuer à écrire, et les raisons sont assez différentes pour qu'au moins une survive à votre propre doute.
- Artémidore vous donne une question de recherche : que dit ce rêve de mon état actuel ?
- Ibn Sirin vous donne une discipline : consignez-le direct, sans édition, sans dramatisation.
- Freud vous donne une énigme : quel désir se cache ici ?
Un journal qui a les trois est un journal auquel vous pouvez revenir. Quand une approche semble éventée, une autre attend.
Que faire concrètement demain matin
Les détails pratiques comptent moins que la raison, mais ils comptent. Gardez un carnet et un stylo près du lit, pas un téléphone. Un téléphone invite le défilement du matin avant d'écrire, et le défilement tue le rêve. Gardez le carnet physiquement ouvert, avec le stylo posé dessus. Les deux secondes qu'il faut pour ouvrir un carnet suffisent à perdre un rêve que vous alliez attraper.
Écrivez la date. Écrivez une ligne sur votre vie actuelle. Écrivez le rêve au présent, comme s'il se déroulait maintenant. C'est une astuce qui vaut la peine d'être volée à n'importe quelle tradition : le présent garde les images vives et empêche l'esprit de transformer le rêve en une histoire sur le passé.
Ne vous inquiétez pas de la longueur. Trois lignes est un succès. Deux lignes est un succès. Le but est l'enregistrement, pas la prose. Artémidore n'aurait pas pris soin que votre grec soit élégant. Il se souciait que le rêve soit écrit.
Quand vous avez un mois d'entrées
Après un mois, relisez tout le journal d'un coup. Cherchez les images qui se répètent. Cherchez les humeurs qui se répètent. Cherchez les choses qui n'apparaissent jamais. C'est là que les trois traditions reviennent en jeu. Artémidore demande ce que le symbole répété signifiait pour vous, compte tenu de vos circonstances. Ibn Sirin demande quel était l'état du rêveur. Freud demande quel désir la répétition sert.
Un mois d'entrées n'est pas un mois de prédictions. C'est un enregistrement d'un esprit, et un esprit est un vaste territoire. Un journal est la carte d'une petite partie de ce territoire. Vous dessinez la carte en écrivant, pas en décidant à l'avance ce qu'elle montrera.
Le rêve avec lequel vous vous êtes réveillé ce matin est un point de départ. Il s'estompe déjà. La seule façon de le retenir est de l'écrire, et la seule façon de continuer à écrire est d'avoir une raison qui survit à l'envie de se rendormir. Choisissez votre raison. Artémidore veut la preuve. Ibn Sirin veut l'honnêteté. Freud veut le secret. N'importe laquelle vous mènera au deuxième jour. Toutes vous mèneront au trentième.